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  • Christian Jacot-Descombes

Staline, réveille-toi ! Tu as gagné…

Updated: Jul 28




Elles ont fini par avoir sa peau. Elles, ce sont deux nouvelles élues écologistes et féministes de la Municipalité de Paris qui réclamaient la démission de Christophe Girard, adjoint à la culture de la Mairie de Paris. Après l’avoir organisée, elles l’ont obtenue jeudi soir. Le crime de Girard, lui-même homosexuel assumé ? Il occupait un poste à responsabilité de la Maison Yves Saint-Laurent dans les années 80, lorsque celle-ci a apporté un soutien financier à Gabriel Matzneff, écrivain visé par une enquête pour viol sur mineurs. Girard a été entendu par la police dans le cadre de cette enquête. Elle n’a pas retenu de charge contre lui.


Cette affaire est symptomatique du glissement qui s’est insidieusement opéré dans la société entre légalité (qui relève de la justice fondée sur la recherche de la vérité) et légitimité (qui relève de la morale fondée sur la recherche du bien). Dans le premier cas, Girard bénéficie de la présomption d’innocence. Dans le second, il tombe sous le coup de la présomption de culpabilité. Comme c’est bientôt devenu la règle, c’est ce dernier qui l’emporte ici sous la pression des banderoles vertes : « bienvenue à pédoland ».


Ce qui se passe en France, n’est qu’un pâle échantillon de la réalité américaine. A San Francisco, c’est Garry Garrels, le curateur de la peinture et de la sculpture du fameux SFMOMA qui a connu le même sort que Girard. Son éviction (removal dans le texte original) est « non-négociable », précisait la pétition réclamant sa tête et émanant d’une partie des employés du SFMOMA. Son crime ? Il a dit qu’il refusait de pratiquer de la « discrimination inversée » dans le choix des œuvres et qu’il était « important de ne pas exclure de prendre en considération l’art d’homme blanc ». Voilà largement, aux yeux des nouveaux moralistes, de quoi condamner Garrels, ce « vieux mâle blanc, suprémaciste, raciste et toxique ».

La presse complice


A New York, c’est évidemment le cas de Bari Weiss qui illustre cette prise de pouvoir de la bien-pensance autoritaire. Cette jeune femme était une collaboratrice de la rubrique « opinions » du New York Times (NYT). Dans un dernier sursaut de lucidité journalistique, avant de sombrer dans la dérive idéologique qu’on lui connaît, le quotidien avait décidé en 2016 d’ouvrir ces colonnes à des opinions diverses et indépendantes afin de mieux comprendre la victoire de Donald Trump que le journal n’avait pas vu venir. C’était sans compter l’intolérance d’une partie de ses collègues pour lesquels permettre l’expression d’une opinion libre revient à la partager.


Bari Weiss "annulée" de la rédaction

du New York Times pour délit de mal-pensance.



La voici donc victime de la dérive autoritaire de ses collègues. Elle écrit dans sa lettre de démission : «Mes propres incursions dans la mal-pensance m’ont transformée en objet de harcèlement constant par mes collègues en désaccord avec mes opinions. Ils m’ont traitée de nazie et de raciste. » La démission de Bari Weiss est intervenue quelques semaines après celle de son chef, James Bennet, démis de son poste après avoir autorisé une prise de position évoquant l’intervention de l’armée lorsque les émeutes dégénèrent. Journal de référence (autoproclamé), le NYT pourrait bien devenir la référence du naufrage de la presse américaine.


C’est sans doute l’un des plus zélés contempteurs de Bari Weiss dans ce même journal qui dénonçait, récemment, le « déséquilibre racial épouvantable » dans les orchestres classiques et appelait à en finir avec les auditions à l’aveugle (probablement au profit de quelque affirmative action). Il faut dire que l’univers de la musique classique n’est pas en odeur de sainteté en ce moment du côté de la woke culture. Comme la littérature, ce monde peuplé de Dead White Males genre Mozart ou Shakespeare, ne peut bien sûr qu’oppresser les minorités. Une bonne raison de les annuler (cancel). Ces auteurs auraient été retirés de certains programmes scolaires. A vérifier à la rentrée.

L’économie aussi


On pourrait penser que le phénomène ne touche que la culture. Il n’en est rien. Le 26 juin dernier, l’action de Facebook plongeait de 8%. Mauvais résultats ? Fuite de données ? Rien de tout cela. Facebook était punie par les grandes entreprises car contrairement à Twitter, elle refusait de censurer les publications de Donald Trump sur sa plateforme. Coca Cola, Starbucks, Microsoft, etc. (tous des modèles de vertu, soit dit en passant) annonçaient la bouche en cœur qu’elles coupaient leur budget publicitaire sur Facebook. Comme la justice avec Girard, ici c’est l’économie qui cède à la morale, disons plutôt à une morale. Car c’est là bien le problème. S’agissant de morale (et de politique, les deux étant inséparables), encore faut-il savoir de laquelle on parle.


Le retour de la terreur ? (Campus de l'Université de Sydney, décembre 2019)




Inutile de revenir sur les fondements de la bien-pensance dominante et totalitaire actuelle, on les connaît : écologisme, féminisme, égalitarisme, anti-racisme, anti-humanisme, fiscalisme, collectivisme, etc.  Ce qui est intéressant, c’est que la domination de cette morale est principalement liée à sa capacité d’être bruyante autant que de priver de cette même capacité d’être bruyant ceux qu’elle souhaite annuler.  Une situation qui aurait sans doute beaucoup intéressé Alexandre Soljenitsyne, lui qui a bien connu les goulags, ces camps staliniens qui ont annulé des millions de mal-pensants…


On trouve une édifiante illustration de la cancel culture dans le remake Netflix du Transperce-neige (Snowpiercer), une fable marxisante qui remet la lutte des classes au goût du jour. A la suite du gel de la terre (lui-même conséquence logique … du réchauffement climatique), ce qui reste de l’humanité est condamnée à vivre dans un train. Le héros (un Noir avec d’imposants dreads) et l’héroïne (une lesbienne musclée) règlent le sort des (méchants) riches (blancs) de la première classe en les annulant à la faveur d’un aiguillage…

Ignorance et pusillanimité


On peut s’interroger sur les causes de cette régression, plus de trente ans après s’être débarrassé, croyait-on, des derniers avatars du stalinisme. L’ignorance en est probablement une majeure. Pour plus de 60% des milléniaux américains, le terme Auschwitz n’évoque rien. Pas plus que le terme holocauste pour 22% d’entre eux.  (Source Washington Post). Dans ces conditions, on imagine bien que le souvenir des contemporains de Hitler: Staline, Lénine, Mao et des autres grands annulateurs historiques ne résonnent pas beaucoup plus fort dans ces têtes pourtant bien faites.


La pusillanimité en est une autre. Lieu privilégié de débat, les réseaux sociaux sont une chambre d’écho où l’on a toujours raison. Au fil des algorithmes et des annulations (tu n’es plus mon ami), on ne se retrouve plus qu’avec des gens partageant ses opinions. Du même coup, on ne court pas le risque d’être contrarié, pire même, d’être mis en défaut en essayant d’argumenter. Car c’est la grande faiblesse de la raison par rapport à l’émotion pour la génération des réseaux sociaux :  un débat basé sur des arguments logiques peut être perdu, ce qui est humiliant.  Un échange de sentiments ou d’insultes, lui, s’il tourne mal, provoquera au pire de l’indignation. Ah ! l’indignation ! le nirvana de la pensée contemporaine, l’alpha et l’oméga de la justice sociale. L’indignation qui a réussi cette performance particulièrement liberticide de transformer le mot en coup. Et si un mot peut blesser, on tient une bonne raison de l’interdire.  C’est exactement ainsi que s’est imposé le politiquement correct, ce champ lexical obligatoire et défini par la pensée de gauche. Bien installé, c’est maintenant la cancel culture qui se charge de le faire respecter.


Enfin, l’auto-censure liée à la peur (de l’annulation, notamment) est sans doute également une raison de l’essor de cette bien-pensance totalitaire qui ne trouve que peu d’opposition en Amérique, encore moins en Europe. Un récent sondage aux Etats-Unis révèle que 62% des Américains n’osent pas exprimer leur opinion politique aujourd’hui. Elle n’est pas répartie de manière égale. Les Républicains sont les plus enclins à s’autocensurer : 77% contre 52% chez les Démocrates. (Source Cato Institute). Des chiffres qui interrogent la fiabilité des sondages à trois mois de l’élection présidentielle.  A moins qu’elle ne soit annulée. C’est vrai qu’elle oppose deux vieux mâles blancs.

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Travelmuch - Christian Jacot-Descombes - Voyages et opinions, 2020
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