top of page

Fox News : bon pour la tĂȘte

  • Writer: Christian Jacot-Descombes
    Christian Jacot-Descombes
  • Apr 7, 2020
  • 6 min read

Updated: Aug 11, 2020

« Si vous ĂȘtes Ă  court de papier toilette, il vous reste toujours le New York Times ». Comme nombre de ses collĂšgues de la sphĂšre mĂ©diatique amĂ©ricaine, Greg Gutfeld ne retient pas les coups. Entre Fox d’un cĂŽtĂ© et CNN, le New York Times, MSNBC de l’autre, la guerre fait rage et mĂȘme l’union sacrĂ©e face Ă  l’adversitĂ© qui prĂ©vaut gĂ©nĂ©ralement aux Etats-Unis lors de graves crises ne parvient pas Ă  calmer le trĂšs dĂ©lĂ©tĂšre climat mĂ©diatique amĂ©ricain. Comment en est-on arrivĂ© là ?





Bret Easton Ellis, l’auteur des best-sellers American Psycho et Less Than Zero tente une explication dans son dernier ouvrage White paru l’an dernier. « Au cours de l'Ă©tĂ© 2015, [
] quelque chose d'Ă©trange se produisait qui ne semblait pas normal : les mĂ©dias traditionnels auxquels j'avais fait confiance pendant toute ma vie d'adulte, ces vĂ©nĂ©rables institutions comme le New York Times et CNN, ne suivaient pas ce qui me semblait ĂȘtre une rĂ©alitĂ© mouvante. L’écart entre ce que je voyais se passer sur le terrain – par le biais des mĂ©dias sociaux, d'autres sites d'information et simplement de mes propres yeux et oreilles – et ce que ces mĂ©dias rapportaient est devenu flagrant comme jamais auparavant. ». L’étĂ© 2015 a Ă©tĂ© marquĂ© par le dĂ©but de la campagne qui a abouti en novembre 2016 Ă  l’élection de Donald Trump. Comme le reste de la gauche amĂ©ricaine, les mĂ©dias qui la soutenaient n’ont jamais pu accepter leur dĂ©faite. DĂšs le premier jour, le vainqueur d’Hillary a suscitĂ©, chez eux, une haine profonde, violente, systĂ©matique et, surtout, obsessionnelle : le « Trump Derangement Syndrom » dont Bret Easton Ellis pourtant de gauche, gay et Californien, relevait les premiers signes en 2015 et qui a trouvĂ© une sorte d’apogĂ©e lorsque Barbra Streisand s’est plainte de prendre du poids Ă  cause de Trump. Un trouble obsessionnel aggravĂ© et attisĂ©, dans ces mĂ©dias, par l’humiliation liĂ©e Ă  la disruption engendrĂ©e par les fameux tweets du PrĂ©sident. By-passĂ©s par la communication directe, non-intermĂ©diĂ©e par eux, c’en Ă©tait fini de la vieille connivence presse-politique oĂč chacun se tient par la barbichette.



Les chiens sont lùchés

Nous voilĂ , donc, en prĂ©sence de deux camps plus opposĂ©s que jamais depuis la prĂ©sidence Trump, trĂšs clivĂ©s gauche-droite selon les lignes de dĂ©marcation habituelles aux Etats-Unis : rĂŽle du Gouvernement, de l’économie, libertĂ© de marchĂ©, systĂšme de santĂ©, etc. Sur la forme, les deux camps opĂšrent plus ou moins de la mĂȘme maniĂšre. Ils lĂąchent les chiens en Prime Time (dĂ©but de soirĂ©e).

Chez Fox, ce sont Tucker Carlson, Sean Hannity et Laura Ingraham. Chez CNN, Anderson Cooper, Chris Cuomo et Don Lemon. Ces Ă©ditorialistes pratiquent la surenchĂšre dans la prise de position politique. Ils n’ont aucun souci d’objectivitĂ©. Au contraire, leur but est de rallier des opinions autour de leur idĂ©ologie : conservatrice ou libertarienne chez Fox, «liberal» (centre gauche) ou socialiste chez CNN et le New York Times. Dans chacun de ces rĂ©seaux, se trouvent aussi des journalistes, non Ă©ditorialistes, qui tentent avec un succĂšs variable de ne pas faire valoir leur penchant dans la livraison de l’information. Fox a par exemple rĂ©cemment organisĂ© trois « Town Hall » dans le cadre de la campagne prĂ©sidentielle amĂ©ricaine. L’excellent Bret Baier a remarquablement animĂ©, en compagnie de sa collĂšgue Martha Mc Callum, ces dĂ©bats publics, l’un avec Donald Trump, les deux autres avec Bernie Sanders et Amy Klobuchar (candidats Ă  l’investiture dĂ©mocrate). Des dĂ©bats menĂ©s sans complaisance particuliĂšre pour Trump, ni agressivitĂ© dĂ©placĂ©e pour les deux autres. Enfin, sur le plan de la diversitĂ© et du politiquement correct, les deux camps sont trĂšs prudents avec une Ă©gale proportion de prĂ©sentateurs blancs, noirs, marrons et
 obĂšses. Le tout Ă©galement en version fĂ©minine ou indĂ©terminĂ©e bien sĂ»r.


 Anderson Cooper, mannequin, journaliste et descendant de la riche famille Vanderbilt


















Sarcasme versus mépris

Sur le fond et au-delĂ  de leur positionnement partisan (Fox proche des RĂ©publicains et CNN et al. proches des DĂ©mocrates) de profonds antagonismes se marquent. Fox s’adresse clairement aux patriotes amĂ©ricains. Elle flatte volontiers le sentiment de grandeur nationale qui leur est chĂšre. Elle est proche des AmĂ©ricains de la classe moyenne, bien Ă©duquĂ©e et peu fortunĂ©e, sur l’ensemble du territoire. Elle accorde beaucoup d’importance Ă  l’économie, n’a pas encore renoncĂ© au « rĂȘve amĂ©ricain » et montre volontiers un certain optimisme quant Ă  l’avenir du monde, parfois limitĂ©, il est vrai, Ă  l’AmĂ©rique du Nord. Chez les Ă©ditorialistes, le ton dominant est plutĂŽt au sarcasme et Ă  l’ironie qui trouvent une cible parfaite avec la bien-pensance dans son spectre large (Ă©galitĂ©, diversitĂ©, propretĂ©, inclusivitĂ©, fiscalitĂ©, etc.) A l’inverse, CNN et al. s’adressent plutĂŽt aux Ă©lites, aux intellectuels et aux privilĂ©giĂ©s des villes cĂŽtiĂšres, y compris Hollywood, capitale mondiale de la gauche caviar. Aux milieux dont sont issues leurs principales vedettes, en fait : Anderson Cooper est un ancien mannequin, issu de la famille Vanderbilt, l’une des plus grosses fortunes de l’histoire amĂ©ricaine
 Chris Cuomo est le frĂšre d’Andrew, gouverneur dĂ©mocrate de l’Etat de New York et le fils de Mario ex-gouverneur du mĂȘme Ă©tat. LĂ  oĂč Fox fait vibrer la corde patriotique, CNN agite la bien-pensance. Championne de la supĂ©rioritĂ© morale dans laquelle la gauche se drape depuis l’ùre Obama, elle dĂ©tient la vĂ©ritĂ© et n’accepte donc pas volontiers la contradiction. Il n’est pas rare de voir un dĂ©bat, jugeant des mĂ©faits de Trump, bien sĂ»r, composĂ© uniquement de collaborateurs maison et d’un ancien membre de l’administration
 Obama. Cherchez la contradiction ! La tentation de la censure n’est pas loin : un Ă©ditorialiste a rĂ©clamĂ© rĂ©cemment l’interdiction sur les rĂ©seaux de Babylon Bee, un site satirique qui prend volontiers CNN pour cible. Ici, le ton est plutĂŽt Ă  la haine indignĂ©e, la haine des Justes. Une haine mĂ©prisante lĂ©gitimĂ©e par le combat pour la justice sociale. Quant Ă  l’avenir vu par CNN, comment dire ? On a le choix au mieux entre l’effondrement (bien mĂ©ritĂ©) du capitalisme, l’incendie planĂ©taire ou, ultime cauchemar, la réélection de Donald Trump.


La sanction du public

Les chiffres d’audience sont sans Ă©quivoque. Entre eux deux, CNN (1 million de tĂ©lĂ©spectateurs en fĂ©vrier dernier) et MSNBC (1,7 million) n’atteignent que les deux tiers de l’audience de Fox News (3,5 millions). L’émission la plus suivie de cette derniĂšre est celle de Sean Hannity, un fidĂšle supporter du PrĂ©sident. Chez CNN, c’est celle de Chris Cuomo, un fidĂšle contempteur du PrĂ©sident. Atteint du coronavirus, il a suspendu son show mais tĂ©moigne rĂ©guliĂšrement de l’évolution de sa condition et soutient son frĂšre dans la gestion de la crise Ă  New York.



La dynastie Cuomo fait le show: Chris de CNN (à dr.), mis sur la touche par le virus et son frÚre, Andrew, Gouverneur démocrate de l'Etat de New York. Ils interviennent réguliÚrement ensemble pour rire et se féliciter. On parle désormais aux Etats-Unis du Cuomo Comedy Show


En dĂ©pit de ce lĂ©ger dĂ©sĂ©quilibre, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes mĂ©diatiques. Des mĂ©dias forts et indĂ©pendants, trĂšs clivĂ©s mais Ă©quitablement rĂ©partis selon les sensibilitĂ©s politiques, bĂ©nĂ©ficiant de toute la libertĂ© d’expression garantie par le 1er amendement et sans distorsion de la concurrence venue d’un mĂ©dia d’Etat de service public financĂ© par l’impĂŽt (comme en Suisse et en Europe). Un monde parfait donc ? Aux Etats-Unis sans doute oĂč les consommateurs d’information peuvent ainsi opĂ©rer librement leur choix. Pas du tout en revanche pour le reste du monde.


Distorsion à l’international

Lorsqu’il a créé CNN en 1980, le milliardaire gĂ©orgien Ted Turner a eu l’excellente idĂ©e d’insuffler Ă  son tout nouveau rĂ©seau de nouvelles une dimension internationale. En quelques annĂ©es, CNN International s’est imposĂ©e dans le monde entier. Peu d’hĂŽtels aujourd’hui et de rĂ©seaux cablĂ©s Ă  travers le monde ne proposent pas la chaĂźne d’Atlanta dans leur service. CNN est donc le canal Ă  travers lequel les audiences non amĂ©ricaines s’informent, notamment au sujet des Etats-Unis. Plus liĂ©e Ă  son public cible, Fox News ne se soucie pas beaucoup de l’étranger et laisse le champ libre Ă  sa rivale. RĂ©sultat : l’opinion internationale est fortement influencĂ©e par le biais d’un canal qui reste un mĂ©dia d’opinion malgrĂ© ses tentatives rĂ©pĂ©tĂ©es de se prĂ©senter comme un mĂ©dia obsĂ©dĂ© par la seule vĂ©ritĂ© des faits.


La difficile mission des correspondants

Autre source de distorsion de l’information concernant les Etats-Unis : les correspondants. Depuis que le monde a rĂ©trĂ©ci, que l’information est accessible en direct et sans intermĂ©diation, le mĂ©tier de correspondants Ă  l’étranger montre des signes d’extinction. A l’exception des mĂ©dias de service public, qui se gĂšrent sans logique Ă©conomique, peu d’organes de presse peuvent encore s’offrir les services d’un correspondant Ă  l’étranger. Les Etats-Unis sont toutefois le dernier endroit dans le monde oĂč l’on s’efforce d’en maintenir. Souvent dans des conditions difficiles : ils ne sont pas proches des cercles de dĂ©cisions, sont rarement accrĂ©ditĂ©s dans les Ă©vĂ©nements dĂ©cisifs, doivent parfois cumuler plusieurs jobs Ă  la fois pour s’en sortir. Alors que font-ils ? Comme tout le monde : ils s’informent Ă  travers les mĂ©dias amĂ©ricains. Compte tenu de l’inclination commune dans la profession, on peut parier sans risque sur CNN, MSNBC et New York Times plutĂŽt que Fox News, mĂȘme si, comme on l’a vu, cette derniĂšre semble plus reprĂ©sentative de la sensibilitĂ© profonde de la majoritĂ© des AmĂ©ricains. Pour preuve : ne sont pas rares ces soi-disant « plongĂ©es » au cƓur de l’AmĂ©rique profonde oĂč les correspondants se mettent en apnĂ©e pour se confronter aux « Trump Voters » et produire des reportages dĂ©bordants de mĂ©pris condescendant Ă  l’égard de ces « Red necks » (pauvres ploucs) qui n’ont pas encore dĂ©couvert les vertus de l’avocat et de Greta.

Pour autant qu’elle ne soit pas reportĂ©e, ce qui paraĂźt tout de mĂȘme improbable, l’élection de novembre et la campagne qui la prĂ©cĂšde seront plus difficiles Ă  apprĂ©hender pour ceux qui se contenteront de l’information dĂ©sĂ©quilibrĂ©e qui parvient en Europe. Multiplier les sources en ajoutant notamment Fox News (une application est disponible) Ă  un univers pas assez riche et contradictoire est certainement recommandable et bon pour la tĂȘte.


192 vues sur l'ancien blog

 
 
 
Travelmuch - Christian Jacot-Descombes - Voyages et opinions, 2020
  • Facebook
  • Twitter
bottom of page