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  • Christian Jacot-Descombes

Pourquoi la vieille Europe doit sortir de sa déprime




Entre Genève et Lausanne. Samedi autour de minuit. Pluie. Nicolas, la trentaine fatiguée, titube entre les sièges du wagon sale de 2e classe. Il asperge les voyageurs, feignant de s’excuser : « ce n’est que du whisky-coca ». Entre deux bêlements, il nous reproche nos masques : « Tous des moutons ! ». Son désarroi trahit l’angoisse et une peur agressive : le « virus », la « robotique », le « climat », « plus de boulot », « pas de futur », « la nature ? Foutue ! ». Les passagers écoutent, impassibles. Ils n’ont pas le choix tant les cris sont puissants. Seuls visibles, les regards trahissent une anxiété anonyme. Nicolas n’est pas un homeless, c’est un citoyen comme eux.


Séoul. Au même instant. Min-ho admire son reflet dans la vitre immaculée du métro qui l’emmène sur la ligne 211 à l’Université nationale. A 7 heures, ce dimanche matin, le métro est calme. Il y règne une ambiance feutrée que réchauffe le soleil d’automne. Min-Ho se dit qu’il a de la chance. Contrairement à certains de ses camarades, son physique parfait lui a permis de faire l’économie d’onéreuses retouches esthétiques. Avec l’argent ainsi économisé, il peut s’offrir, en plus de son cursus normal de physique, les cours optionnels de codage avancé qui lui permettront de faire la différence plus tard. Assise à côté de lui, Sun-Hi est penchée sur son smartphone. Comme la cinquantaine d’autres jeunes Séoulites présents dans le wagon, elle révise avant les cours.


Ces deux situations, vécues, illustrent le fossé qui sépare l’Europe (sans les ex-pays de l’Est) et la région Asie-Pacifique. Le vieux continent broie du noir pendant que l’autre côté du monde prépare le futur comme on se réjouit d’un voyage. Le décalage horaire se compte en heures, celui des avancées technologiques en années, celui des mentalités en années-lumière.

Depuis maintenant bien longtemps, règne sur le Vieux Continent une atmosphère de fin du monde. Entretenue bien sûr par les prophètes de l’Apocalypse verte mais pas seulement. Cela remonte plus loin : lorsque Stéphane Hessel encourageait la jeunesse (qui l’avait déjà quitté depuis longtemps) à s’indigner à tout propos sans jamais songer à se réjouir des incroyables progrès accomplis par l’Humanité grâce à la science et à la technologie. Lorsque les intellectuels de gauche appelaient à se méfier du progrès dès les années 1960. Lorsque le club de Rome s’inventait dans les années 1970 pour dénoncer la croissance. Et voilà maintenant que même la pandémie vient offrir son soutien à toute sorte d’opportunismes dépressifs : « Mother Nature is Angry (1)» souffle Nancy Pelosi (2), bien rangée dans son carré Hermés.

Prises lors de la cérémonie de Commencement du Massachusetts Institute of Technology à Boston, le 8 juin 2019, ces photos témoignent de la diversité et de l'enthousiasme des étudiants venus de loin pour acquérir des connaissances de haut niveau

Un problème. Donc, une solution


Pendant ce temps, sur les bords du Pacifique, de Taïwan à la Silicon Valley en passant par la Corée du Sud et même la Chine, on sent qu’on est à l’aube d’une période d’évolution rapide et euphorique où chacun aura la chance de jouer ses cartes. On sait que tous ne profiteront pas de la future prospérité dans la même mesure mais on a compris qu’il vaut mieux tous progresser inégalement que tous régresser également. La question climatique n’y est pas éludée. Elle est considérée comme un problème auquel il s’agit de trouver une solution, comme on en a trouvé à chaque crise précédente. Surtout, on a compris que l’on est entré dans l’économie de la connaissance et que dans la perspective des développements majeurs de l’intelligence artificielle (IA), des NBIC (3) et des STEM (4), les têtes bien faites seront demain celles qui dépassent... La partie asiatique de la région pacifique n’en manque pas. Dans certains collèges américains qui n’appliquent pas de quotas de type affirmative action, les élèves d’origine asiatique représentent aujourd’hui près des trois quarts de la population estudiantine. Littéralement rasée à la fin de sa guerre en 1953, la Corée du Sud a tout misé sur l’éducation. Aujourd’hui, 140’000 étudiants du reste du monde se bousculent pour fréquenter l’une des 40 universités de Séoul. Résultat : une économie dynamique et une qualité de vie exceptionnelle.

Chez nous, l’école est le lieu où l’on apprend la socialisation d’abord. L’acquisition des connaissances vient ensuite. Une escarmouche dans le préau à la récré ? Et hop, la demi-journée qui suit est consacrée à la réflexion collective sur l’incident. Résultat quelques années plus tard : si 87% des Bachelors de l’EPFZ sont suisses, ces derniers ne sont plus que 30% au Doctorat… (5)


Une solution technologique ? Non merci


Une composante du désarroi occidental contemporain est la résignation suicidaire. A la lecture des commentaires de l’article consacré au nucléaire précédemment publié dans ce même blog, il est frappant de constater à quel point les arguments des anti-nucléaires témoignent des vraies intentions de l’écologie politique qui ne veut tout simplement pas entendre parler de solution au problème climatique. Du moins pas d’autres solutions que l’effondrement pour les plus mystiques ou que la décroissance pour les plus marxistes (qui hissent l’étendard vert là où la bandiera rossa s’est mise en berne). Le but étant d’imposer un changement de société régressif et liberticide.

On n’est qu’à moitié étonné de ces délires apocalyptiques plus ou moins manipulés par la classe politique et opportunément relayés par les médias traditionnels. On l’est plus qu’à moitié lorsqu’on voit des scientifiques ajouter, eux-mêmes, à la déprime ambiante en affichant des convictions politiques plutôt que scientifiques. Quand en ouverture du Forum des 100, on entend le Président de l’une des deux plus grandes universités suisses, interrogé sur la thématique « La technologie peut-elle nous sauver ? », répondre qu’il faut envisager un glissement de la « société de la Shareholder Value » vers une « société de la Citizen Value » et qu’à ses côtés, la Présidente de l’université locale ajoute qu’il nous faut envisager « un changement de valeurs », on est en droit de se demander si ce renoncement à l’espoir de progrès confié à leur institut n’est pas une forme de démission. Sans parler des journalistes, qui semblent n’avoir qu’un souci, quel que soit le sujet (robotique, IA, GAFAM (6), etc.) qui est de savoir comment mieux réguler.


Politiques dépassés

On spécule aux Etats-Unis sur une future candidature de Mark Zuckerberg à la Présidence. Il est fort probable que ce job n’intéresse pas quelqu’un qui règne sur une communauté de près de 3 milliards d’utilisateurs et décide de leur manière d’interagir en bidouillant ses algorithmes. Comme d’autres dirigeants des GAFAM, il a pu évaluer lors de ses auditions auprès du Congrès à quel point le personnel politique actuel ne comprend pas les enjeux du futur. S’il ne l’est pas déjà, il sera vite dépassé. Là aussi, le déséquilibre est frappant. L’essentiel du gouvernement communiste chinois est composé de scientifiques et d’ingénieurs. Xi est lui-même ingénieur chimiste. De notre côté, nous continuons d’élire des juristes et des sociologues. Pas une bonne nouvelle pour la démocratie représentative ? Peut-être mais le problème n’est plus vraiment là. Les géants de l’intelligence artificielle, GAFAM d’un côté, BATX (7) de l’autre, possèdent déjà les clés de l’économie de la connaissance et, du coup, de l’avenir. Ils ont les cerveaux (qu’ils captent à coup de millions de dollars) et les données (que nous leur fournissons gracieusement). Face à cela, nos bonnes vieilles démocraties ressemblent à un Nokia 3210.

Les cerveaux, humains ou pas, clés de l’avenir

Dans ce contexte, la recherche des cerveaux (humains) est encore et plus que jamais un enjeu essentiel. Persuadé que les talents exceptionnels déterminent le rythme et l'ampleur du progrès mondial, Eric Schmid, l’ancien patron de Google, a créé la fondation RISE. Son but ?  Mettre la main sur les hyper-talents que l’on n’a pas encore découverts parce que divers facteurs culturels tels que genre, religion, enseignement, etc. les musèlent. Puis les aider à réaliser leur potentiel d'impact mondial. Eric Schmid consacre un des 15 milliards de sa fortune personnelle à cette nouvelle conquête de la matière grise.

Dans cette géopolitique déterminée par l’économie de la connaissance, l’Europe est absente. Elle pense à autre chose. Aucun acteur important de l’IA n’est européen mais ça ne l’empêche pas d’être la championne de l’éthique (et de donner des leçons au monde entier) ; elle a Greta ; elle a des décroissants qui se déplacent en hélicoptère ; elle vénère XR (8) et encourage les écoliers à faire la grève. Comme l’écrit Laurent Alexandre (9), « Nous nous abandonnons aux délices morbides de l’opium écologique au pire moment. Celui où, ailleurs, s’arment – au propre comme au figuré – des nations bien décidées à en découdre. La dépression de la vieille Europe fait un contraste saisissant avec l’extraordinaire dynamisme de l’Asie. Occupés à nous lamenter sur notre sort, à culpabiliser de notre passé comme de notre présent, nous ne voyons pas que le monde bouge. Sans nous. Et donc contre nous. Au moment où se joue le grand Yalta du XXIe siècle, nous ne sommes une fois de plus pas à la table des négociations, mais dessus. L’Europe est le plat de résistance du menu que s’offrent les nations qui vont maîtriser l’économie de la connaissance. Comme l’Afrique le fut au XIXe siècle ».

Il paraît ainsi inéluctable que les enfants de Nicolas seront, au mieux, les employés de ceux de Min-Ho. A moins que les Européens sortent de leur dépression et réalisent que Homo Sapiens (10), bientôt Deus, sait résister comme personne à l’adversité et a toujours détrompé les prophètes de malheur, fussent-ils remarquablement talentueux. Dans son entretien historique avec Aldous Huxley, le journaliste américain Mike Wallace (11) introduit le sujet en expliquant qu’il s’inscrit dans la problématique chaude du moment : « Survival and Freedom (12) ». On est en 1958.

(1) « Mère Nature est fâchée »

(2) Présidente démocrate de la chambre des représentants américains

(3) Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science

(4) Science, Technology, Engineering, Mathematics

(5) Lino Guzzella, président EPFZ, conférence au Club des Quatre Saisons, Zurich, avril 2017

(6) Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

(7) Baidu, Alibaba, Tancent, Xiaomi

(8) Extinction Rebellion

(9) In « Jouissez Jeunesse ! petit manuel à l'attention de ceux qui choisiraient de ne pas croire à la fin du monde » Laurent Alexandre, Lattes, septembre 2020.

(10) « Homo Sapiens » 2011 et « Homo Deus » 2015. L’Humanité vue par Yuval Noah Harari, génial historien israélien de l’Université hébraïque de Jérusalem.

(11) Père de Chris Wallace, journaliste et modérateur du débat Trump-Biden

(12) « Survie et Liberté »

Travelmuch - Christian Jacot-Descombes - Voyages et opinions, 2020
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