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  • Christian Jacot-Descombes

Pablo Escobar n’est pas tout à fait mort. Roberto y veille



Le taxi s’engage sur un chemin défoncé au flanc de Medellin, dans le quartier El Poblado. La grille de la maison reproduit une icône du grand banditisme : le portail du ranch Napoles surmonté d’un avion de plaisance. A l’intérieur de la propriété : une cour, des voitures blindées des années 80, un coffre-fort scellé dans le mur, quelques photos, dont celle du Pape polonais. Au milieu de cet étrange musée déserté, se tient celui qui veille sur ces reliques d’un passé aussi glorieux que sanglant : Roberto Escobar, le frère de Pablo.


Un vieil homme...

C’est un vieil homme qui se protège aujourd’hui contre le covid comme il a dû se protéger de ses ennemis, tels ceux qui lui ont adressé, en prison, une lettre piégée. Cela lui a valu de perdre l’usage d’un œil et d’une oreille. Malgré les consignes sanitaires, il serre les mains de ses visiteurs avant que sa femme n’impose une tournée générale de désinfectant. On est loin de la splendeur du passé, quand Roberto, comptable du cartel de Medellin pesait les billets plutôt que les compter, histoire de gagner… du temps.





...qui craint plus le covid que ses ennemis

Un cycliste soumis à l’autorité

Roberto de Jesus Escobar Gaviria, jeune frère de Pablo, se destinait au cyclisme. A ses débuts, il possède une boutique de vélo et se passionne pour les courses et les belles bécanes. Il partage la passion des Colombiens pour ce sport qui favorise les athlètes vivant en altitude (Medellin est à 1500 mètres, Bogota à 2600). Mais c’est sans compter son aîné qui n’éprouve guère de difficulté à le convaincre de l’accompagner dans ses frasques. Une soumission absolue à l’autorité de son frère, certes, mais aussi l’attrait de l’argent et des femmes. Il épousera plus tard Claudia Patricia Escárraga, Miss Guajirà[1] 91, toujours à ses côtés aujourd’hui.


Ancienne reine de beauté, Claudia Patricia veille aux reliques : la Harley de son beau-frère



Personnalité plus timorée, moins retorse et surtout moins violente que son frère, il se destinait à une vie tranquille : c’est donc logiquement qu’il devient comptable du cartel au moment où les affaires explosent. Un métier de routine qui ne l’empêche pas d’être créatif. C’est lui qui initie la pesée plutôt que le décompte des milliards de narco-dollars issus du marché US contrôlé à 80% par les Escobar. Le seul budget des élastiques pour créer des liasses se monte alors à USD 2500.- chaque mois… Un travail qui demande aussi de la créativité quant au stockage : impossible de déposer le butin sur un compte en banque. Il faut donc le cacher un peu partout mais à partir d’un certain volume, ça devient compliqué. Les planques « naturelles » lui valent des pertes qu’il estimera en milliards, noyés dans les égouts ou dévorés par les rats.


Co-fondateur du cartel de Medellin, Roberto Escobar est considéré en dangerosité à l’égal de son frère, du moins par la Justice américaine qui met leur tête au même prix : USD 10 millions. Après un long parcours commun, Roberto finira, lui, par se rendre à la justice colombienne. Il échappe à l’extradition aux USA et passe en prison « 14 ans 2 mois et un jour », dit-il avec la précision qui fait la fierté des comptables. Libéré pour bonne conduite.

Protéger la marque « Pablo Escobar »

Dès sa sortie de prison, Roberto Escobar va démontrer une certaine persévérance dans ce qui semble devenir le but de sa vie : défendre et promouvoir la « marque » Pablo Escobar. En 2014, il fonde « Escobar Inc » à Porto Rico avec l’aide d’Olof K. Gustafsson, un jeune avocat d’origine suédoise. Une société dont le but est de protéger l’intégrité et l’usage du nom de la famille. Il s’en prend d’abord à Netflix à qui il réclame un milliard de dollars pour l’utilisation de son nom dans « Narcos ». Il paraît qu’un accord aurait été trouvé. Il attaque en justice bistrots, bars et sites internet qui utilisent son nom et gagne parfois. Il lance ensuite un financement collectif pour organiser la destitution de Donald Trump... En 2019, il prend pour cible Elon Musk qui vient de commercialiser un lance-flamme sous sa marque farfelue « A Boring Company » (si, si…). Roberto Escobar lui reproche de lui avoir volé l’idée et réclame USD 100 millions en cash ou en action ou alors… le poste de CEO de Tesla. Mais le délire ne s’arrête pas là. Roberto va encore lancer un smartphone pliable sous la marque « Escobar Fold 2 ». La seule vidéo de promotion de l’objet (qui est en fait un Samsung rebrandé) vaut son pesant de provocation machiste. Enfin, histoire de se mettre au goût du jour, il lance une souscription pour un produit qui satisfait à la fois son rejet de l’ordre établi et ses aptitudes en calcul : le Dietbitcoin. Il base cette cryptomonnaie sur son nom, sur un complot US visant à ruiner le monde et sur sa rencontre avec Satoshi Nakamoto (présumé inventeur du Bitcoin, dont personne ne sait s’il a réellement existé). Du délire sans doute mais de haut-vol et dont on n’ignore ce qu’il a pu lui rapporter.

Mémoires sélectives

Se réjouir du moindre événement heureux pour en faire une fête et la capacité d’oublier ceux qui le sont moins est constitutif du joyeux art de vivre colombien. Oubliant que celui qui ignore l’histoire se condamne à la répéter, cette mémoire sélective – une version légère et tropicale de la « cancel culture » qui ravage les Etats-Unis – pousse les Colombiens à rejeter l’épisode Escobar avec force. Au point de bannir sa simple évocation. Pourtant, le délire de Roberto est possible parce que Pablo Escobar reste un mythe et un héros pour beaucoup. Il lui est ainsi facile de réécrire l’histoire. Pour Roberto, il est indiscutable qu’au moment de son arrestation, son frère, contrairement à la version officielle, s’est suicidé avant que la Police ne le crible de balles pour toucher la rançon américaine.

"Ici, on respire la paix". El Patròn avait payé pour la construction d'un quartier devenu le Barrio Pablo Escobar : cinq cents maisons et plusieurs terrains de football


Un héros socialiste

Un héros fier et, en plus, généreux avec les pauvres. Son ex-complice et Sicario (homme de main) connu sous le nom de Popeye, assure[2] que Pablo Escobar “était vraiment un socialiste - il avait juste un autre type de socialisme en tête, où chacun aurait sa propre petite voiture, sa propre petite maison". Escobar socialiste? c’est vrai qu’on n’y pense pas d’emblée même s’il est indéniable qu’il a vécu de l’argent des autres et que ses victimes se comptent par milliers (deux traits communs à de nombreux leaders d’un « autre type » de socialisme de Hitler à Staline en passant par Castro qui disparaissent volontiers dans les oubliettes d’une autre mémoire sélective, celle des Camarades du 21ème siècle.)


Le culte se poursuit

Quant à Gabriel Garcia Marquez, Nobel de littérature en 1982, il avait une vue un peu différente : "Au sommet de sa splendeur, les gens dressaient des autels avec son image et lui allumaient des bougies dans les bidonvilles de Medellín. On croyait qu'il pouvait faire des miracles. Aucun Colombien dans l'histoire n'a jamais possédé ou exercé un talent comme le sien pour façonner l'opinion publique. Et aucun n'avait un plus grand pouvoir de corruption. L'aspect le plus troublant et le plus dangereux de sa personnalité était son incapacité totale à distinguer le bien du mal".

« Pour moi, c’était un type bien. »

Pour Roberto, il n’y a pas de doute : son frère a œuvré pour le bien commun, «pour moi, c’était un type bien.» Et ses 46'000 victimes en Colombie ? Il a combattu le pire produit de la corruption : le gouvernement. Et le trafic de drogue qui a fait encore plus de victimes ? Il y avait une demande, le cartel de Medellin n’a fait qu’y répondre… Arguments classiques des afficionados du Patròn.

Il se fait tard. Mme Escobar finit de prêter ses formes généreuses au tournage d’une vidéo promotionnelle et Roberto semble de plus en plus fatigué. Je lui demande son pronostic pour le prochain Tour de France. « Je ne sais pas. Un Colombien, j’espère ». Une réponse honnête. Finalement.



Pas tout à fait mort

[1] Une province du nord de la Colombie

[2] The New Yorker, Mars 2018

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