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  • Christian Jacot-Descombes

L’Australie et les médias incendiaires

Updated: Aug 11



« Certaines années, c’est pire. D’autres c’est moindre. Mais c’est comme ça en Australie chaque été avec les bushfires. La presse ? Elle sensationnalise. » confie John, loueur de voiture, Melbournais de naissance, Australien de cœur qui semble se réjouir de vivre une belle journée d’été alors que la température remonte après une nuit très fraîche. Cette attitude un brin décontractée face à la question des feux de forêt n’est pas unique ici. Il n'est pas rare non plus de voir des touristes chinois poser devant les feux (photo de tête).

Après plus de deux mois passés en Australie et à observer le traitement médiatique des événements sur place et au-delà, le sentiment domine d’une réelle dichotomie entre deux réalités.

D’un côté, un pays qui vit sa saison de bushfires comme elle en vit chaque année depuis toujours. Seulement, cette année, comme le dit Steven, vigneron à Penola, « ça fait un peu peur parce que ça commence plus tôt que d’habitude et que c’est vraiment très fort ». Un feu a pris à quelques kilomètres de ses vignobles, il y a une semaine.




Près de chez Steven, les grands arbres restent debout mais menacent de s'abattre bien longtemps après la fin du feu.




« Après les fortes pluies d’hier, on est soulagé ». Il n’évoque pas spontanément la question du changement climatique. En revanche, Jelena, médecin à Melbourne, n’hésite pas : « oui, le réchauffement est pour quelque chose dans la situation actuelle. La sécheresse dans certains états persiste depuis plus de trois ans ».

De multiples causes

Ces trois témoignages résument assez bien la situation. Les bushfires font partie de l’Australie et de son histoire. Depuis, la fin du 19e siècle, on recense des ravages réguliers, provoqués par des phénomènes naturels (la foudre notamment), qui ont fait beaucoup plus de victimes que les feux de cette année. Il faut savoir que les bushfires font aussi partie de la gestion du territoire. Les Aborigènes en maîtrisent l’utilisation depuis longtemps. Les fermiers australiens également. A tel point que les incendies qui sont considérés comme dangereux actuellement sont appelés par les pompiers « out of control bushfires » par opposition à ceux qui sont contrôlés et font partie de la gestion des terres à cultiver ou de la prévention des feux que l’on veut éviter en créant, hors saison à risque, des zones coupe-feu (un peu à la manière dont on procède en montagne avec le déclenchement préventif des avalanches).

Une raison importante de l’aggravation des bushfires tient au réchauffement climatique. Il est difficile de dire dans quelle mesure exacte, mais il paraît certain qu’il favorise les conditions propices aux bushfires : intensification de la sécheresse, allongement de la saison à risque, augmentation des températures extrêmes.


Une autre des raisons qui explique l’aggravation des bushfires de cette année semble tenir au fait que l’administration ait mal géré les feux préventifs, notamment sous la pression de lois environnementalistes (qui les interdisent car ils produisent de la fumée) et aurait ainsi créé un terrain propice à des phénomènes bien plus ravageurs.

La dispersion des feux à travers un territoire immense a également compliqué la situation en empêchant les pompiers de concentrer leurs forces sur les incendies les plus destructeurs.

Enfin, il ne faut pas oublier les incendies volontaires ou liés à des négligences. Près de 200 personnes sont actuellement poursuivies par la justice australienne. 24 d’entre elles sont inculpées d’avoir délibérément allumé des incendies. Il faut encore ajouter à ce tableau la qualité exceptionnelle de la réaction des Australiens face à l’adversité. « Qu’il y ait si peu de victimes par rapport aux épisodes précédents (notamment en 2009 :

 Depuis la fin du 19e siècle (avant le réchauffement, donc), les bushfires font d'importants ravages sur le continent.

173 morts pour un incendie beaucoup moins étendu, ndlr.) est un véritable miracle » se réjouit Steven qui n’est pourtant pas un supporter du gouvernement actuel. L’efficacité des pompiers, le système d’alerte et aussi une attitude très ferme des responsables qui imposent l’évacuation des zones en danger plutôt que de la «conseiller» ont permis de limiter le nombre de victimes de manière significative. A l’heure actuelle, 25 personnes ont perdu la vie dans les incendies.

Distinguer les causes du phénomène et celles de son aggravation

Phénomènes naturels et intentions criminelles sont des causes classiques et répétées des bushfires. Le réchauffement climatique, la dispersion des départs de feux et la négligence bureaucratique sont, eux, des causes de leur aggravation.

Voilà pour la réalité balancée des bushfires 2019-2020 vue d’Australie.

De l’autre côté, qu’en reste-t-il dans le traitement des médias traditionnels ?

Le réchauffement climatique.

Rien d’autre. A quelques exceptions près, les médias ne s’embarrassent pas de nuances.

On peut tenter quelques hypothèses sur les raisons de ce renoncement au traitement exhaustif et factuel des événements australiens.

A story too good to check

Il semble nécessaire de faire entrer les bushfires dans le narratif du réchauffement. Pour compenser leur perte de crédibilité généralisée au cours de la dernière décennie, les médias traditionnels ont tenté de restreindre leur perte d’audience en envahissant les médias sociaux et en adoptant leurs règles. Il est ainsi impératif d’adhérer aux sentiments collectifs qui s’y répandent. On ne contrarie donc pas les jeunes futurs clients chez qui le changement climatique est un souci presque aussi important que celui de perdre son téléphone. Il faut donc entretenir ce feu-là en soufflant sur ses braises. Par ailleurs, on ne s’autorise pas à sortir du registre de l’émotion. Raisonner est fatigant, prend parfois du temps et recueille peu de like. Résultat : Greta Thunberg, personnalité de l’année : 100% émotion, 0% raison. Publication de photos plus ou moins trafiquées mais tellement touchantes : 100% émotion, 0% raison. Le nombre des victimes des bushfires étant un peu faible (25…) pour la démonstration, on prend celui des animaux victimes du sinistre et qui se comptent en centaines de millions* : 100% émotion, 0% raison.

 

*L’Australie est un continent immense. Les chiffres qui le mesurent également. Ils doivent être mis en perspective lorsque l’on veut faire des comparaisons. Les médias ont utilisé la surface de la Belgique pour illustrer l’étendue des feux. Ils auraient pu préciser que l’Australie peut contenir 260 Belgiques… De même, pour les animaux, lorsqu’on parle d’un demi-milliard de victimes dues aux feux, on pourrait préciser que les animaux victimes de la route chaque année sont près de 10 millions. Cela ne diminue en rien la tristesse de ces réalités mais donne une idée plus juste de leur mesure relative

Le bien plutôt que le vrai

La presse a vécu, dans la même période, un important changement de paradigme. De la recherche du vrai, on a glissé vers la promotion du bien. On n’informe plus, on éduque. Le peuple est populiste, il faut le corriger. Avec tout ce que cela suppose en matière de « respect » des faits. Comme le dit Alexandria Ocasio-Cortez, une députée socialiste américaine dont les médias traditionnels adorent tirer le portrait avec complaisance, « Il est plus important d’être moralement juste que factuellement correct ». On peut ajouter à cela une forte tentation totalitaire : essayez seulement de critiquer le traitement médiatique du réchauffement, vous serez très vite qualifié, selon les bonnes vieilles méthodes staliniennes non pas d’ennemi de la presse mais de climatosceptique…

Adieu, esprit critique…

Encore plus grave, l’esprit critique qui fut pendant longtemps la fierté de la profession semble avoir disparu. N’importe quel expert, artiste, penseur autoproclamé, éco-aventurier en recherche de fonds ou juge en mal de popularité est invité à proposer ses vues sans contradiction, sans mise en perspective, sans questionnement. La porte est ainsi ouverte à tous les fantasmes, à tous les délires et, une fois encore à l’émotion pure quand elle n’est pas feinte. On pense à ces deux braves actrices (Aniston et Witherspoon, sauf erreur) remettant des Golden Globes en essuyant une larme (sans doute très professionnellement répétée dans la loge avant la cérémonie) sur les «australian bushfires based on climate change».

Quelques mois avant le début des feux, on s'interrogeait au sujet de la surpopulation des koalas qui ravagent la flore locale. Aujourd'hui, les médias parlent de risque d'extinction... En réalité, on en est très loin.





Unanimisme

La presse est un monde conformiste où la libre pensée est très mal vue. Des décennies de cooptation ont créé des microcosmes où l’unanimisme s’impose. Du coup, plutôt que le débat, on pratique la surenchère : « je suis d’accord avec toi, Camarade, mais je le dis plus fort ». On peut éventuellement recommander aux nano-stars du microcosme d’écouter les conseils de Ricky Gervais aux vraies stars (ou de se les faire traduire) et un peu moins les flatteries des Camarades de la cafétéria.

Paupérisation

Enfin, on ne peut pas exclure que la paupérisation de la profession durant cette dernière décennie ait provoqué un affaiblissement intellectuel généralisé. On le voit dans la difficulté pour certains à comprendre la différence entre la cause d’un phénomène et celle de son aggravation. Un peu comme il est difficile pour d’autres de saisir la différence entre vitesse et accélération. Cette paupérisation est probablement le risque le plus grave pour la corporation des médias. Il lui est en effet impossible, dans ces conditions, d’attirer des talents. Elle doit se contenter de recueillir des champions des bonnes intentions (genre défenseurs de la veuve et de l’orphelin) dont, comme l’on sait, l’enfer est pavé…


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Travelmuch - Christian Jacot-Descombes - Voyages et opinions, 2020
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