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  • Christian Jacot-Descombes

Pourquoi il faut se préparer à désobéir

Updated: Mar 6





Prohibition. La bonne vieille interdiction de l’alcool qui a fait la fortune d’Al Capone. C’est l’une des mesures sanitaires qui ont été imposées dans certains pays comme l’Afrique du Sud, l’Argentine et la Colombie. Le but de la manœuvre ? Un refrain connu : éviter la surcharge des hôpitaux en minimisant le risque d’accident.


En Colombie, la prohibition sanitaire se nomme Ley Seca et, bien sûr, elle n’est pas populaire. Mais les Colombiens sont habitués aux frasques d’un Etat, disons, inconsistant et composent avec lui sur une autre gamme : celle de l’économie « informelle ». C’est ainsi, par exemple dans certaines villes, qu’ils payent aux gangs un impôt qui leur assure la sécurité que l’Etat est incapable de leur garantir. On sait donc où trouver à boire et faire la fête jusqu’au bout de la nuit malgré le couvre-feu. Il y a peu, une septantaine de Vénézuéliens – qui sont très nombreux à s’être réfugiés en Colombie – ont été arrêtés au petit matin dans une fête clandestine à Bogota.


Habillés de noir, les manifestants de Medellin réclament la fin de la prohibition

La Ley Seca s’ajoute à d’autres mesures qui, pour beaucoup, conduisent à la destruction de nombreuses activités économiques. C’est le cas des métiers du tourisme et de la culture où il est plus difficile de se retourner vers l’économie «informelle». A Medellin, des manifestations réclament donc régulièrement la possibilité de reprendre ces activités et la réouverture, sans contrainte, de l’économie. Les médias colombiens, comme les autres, se contentent d’indiquer le nombre de morts quotidiens liés au Covid. Ils «oublient» de contextualiser en comparant ce chiffre au nombre moyen habituel de décès quotidiens dans le pays. Les Colombiens y écoutent les médecins, parés des attributs qui fondent leur légitimité, venus prêcher la bonne parole sanitaire et puis… ils sortent faire la fête. Il en faut plus pour démoraliser ce peuple joyeux et tolérant.


Si la déprime collective qui ravage le Vieux Contient n’existe pas dans la patrie de Shakira, ce n’est pas seulement parce que la misère (sanitaire) est moins pénible au soleil, c’est aussi parce que les Colombiens n’accordent que peu de crédibilité et de légitimité à ceux qui les gouvernent et, par conséquent, ne se soumettent à l’Autorité qu’avec une saine distance.

Un médecin colombien et son stéthoscope rappellent les consignes sanitaires

Crise de compétence

On a déjà abordé, dans cette chronique, les aspects de la crise sanitaire liés à la recherche de légitimité par les acteurs principaux du drame : politiques, experts et médias. Au-delà, on voit également émerger les signes d’une crise de compétences. On en avait senti les prémisses dans la valse-hésitation au sujet des masques. L’affaire se corse avec l’incapacité d’anticiper et d’adapter les systèmes de santé entre les vagues. Avec CHF 1,7 milliard de budget d’argent public, 12'000 collaborateurs, le CHUV lausannois sature lorsqu’il accueille… 35 patients en soins intensifs (que se passerait-t-il si un train avait le malheur de dérailler ?). C’était le cas en mars 2020. Ça l’est toujours aujourd’hui.


Mais c’est avec la vaccination que l’incompétence des décideurs se dévoile de la manière la plus évidente. Manque d’anticipation, réticences idéologiques, incompréhension des enjeux et incapacité de formaliser une organisation dans l’urgence. Face au manque de doses en Europe, on a entendu la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen faire le constat que « l’industrie ne suit pas le rythme de la science ». Vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt la politique qui ne suit ni le rythme de la science, ni celui de l’industrie ? Et que faut-il penser de l’administration française, pourtant au bénéfice de l’un des fiscs les plus confiscatoires au monde, obligée de se tourner vers le consultant Mc Kinsey pour lui demander d’organiser sa campagne de vaccination ? Comment interpréter, dans certains cantons suisses, les réticences idéologiques à l’égard des cliniques privées, écartées du système de soin public saturé ?


"Plus de prohibition, plus de couvre-feu, laissez-nous travailler" : quelques-unes des revendications des travailleurs des secteurs de la culture et du tourisme à Medellin... et dans le monde entier.

Les limites de la démocratie représentative

Hormis la dimension idéologique, il n’y a probablement pas de mauvaises intentions chez ces décideurs dépassés par la difficulté de la situation. Nous vivons dans un monde passionnant certes, mais dont les problèmes, devenus si complexes, réclament la convocation de compétences hors du commun. A ce jeu-là, nous avons également déjà vu que les vieilles démocraties sont très sérieusement challengées par le changement de paradigme lié à l’économie de la connaissance. Sur quoi, sur quel savoir, un «économiste», propulsé de l’Université à la politique sans passer par la case travail, une sociologue qui suit le même parcours, un vigneron ou un avocat spécialisé dans les divorces peut-il fonder son jugement lorsqu’il se trouve face aux avis d’experts-conseils pas forcément dénués d’intérêts personnels ou sectoriels ? La question se pose, non ?


Les campagnes électorales actuelles fournissent l’occasion de sonder la composition de la base des partis. Il est intéressant de constater par exemple que la liste du parti largement majoritaire d’une « grande » ville romande est formé de plus de 60% de fonctionnaires ou de retraités de la fonction publique auxquels s’ajoutent une bonne proportion d’employés du… parti lui-même. Peut-on compter sur leur vision quant aux prochains grands enjeux : transhumanisme, liberté d’expression, résistance aux antibiotiques, terrorisme nucléaire, énergies, climat pour ne citer que les problèmes les plus évidents ? Si on en doute, alors peut-être est-il temps de songer à plus de démocratie directe et moins de représentation.

Attention aux agendas cachés

Au-delà de la prohibition, l’interdiction de se déplacer a été la plus liberticides de toutes les mesures sanitaires. Hors confinement, ce sont les voyages que l’on cherche à condamner avec des incitations négatives. CHF 169.- pour un test PCR de voyage (auquel le douanier ou l’employé du check-in jette un bref coup d’œil et que l’on trouve au marché noir) représentent une majoration de CHF 32.- par rapport au même test lorsqu’il est destiné au dépistage. A tel point que les employés de l’hôpital qui encaissent ces tarifs en sont ouvertement honteux.


Dans l’indignité, l’interdiction faite aux citoyens suisses de rentrer chez eux s’ils ne présentent pas un test négatif pousse la limite à un point inégalé jusque-là. La quarantaine hôtelière au retour et aux frais des citoyens imposée par Justin Trudeau aux Canadiens qui vont chercher le soleil et la chaleur est du même ordre. En fermant la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern a détruit la plus grande partie d’une industrie touristique qui crée de la valeur pour environ 20% du PIB du pays. Cela ne l’empêche pas de rester l’égérie des médias mainstream. Femme, jeune, attractive, de gauche : une figure parfaite de la bien-pensance contemporaine.


Il conviendra d’être très attentif à ce que les décideurs ne profitent pas de cette situation d’interdiction, motivée par la pandémie, pour transformer ces mesures en nouvelles normes sous l’influence de l'écologie politique. C’est l’industrie de l’aviation, de l’hôtellerie, mais aussi les Universités (qui dépendent beaucoup des échanges internationaux de cerveaux) et finalement la possibilité de s’enrichir culturellement et intellectuellement à la découverte de l’Autre qui seront en grave danger.


Rester attentif. Au besoin, désobéir... Avec le risque développer une économie «informelle» à la manière des Colombiens ?

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