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  • Christian Jacot-Descombes

Pourquoi il faut absolument visiter Expo 2020 à Dubaï



- Certificat vaccinal ou test PCR, s’il vous plaît, nous demande l’hôtesse au check-in d’Emirates.

- Vous avez bien dit « ou » et non pas « et » ?

- Oui. J’imagine que comme la plupart des voyageurs, vous avez les deux (sourire de compassion). Les gens sont vraiment mal informés. Dubaï, c’est vaccin ou test*.

Le voyage pour Dubaï commence bien : CHF 260.- jetés dans le(s) sanitaire(s) ! Et le sentiment désagréable de penser que personne dans toute la chaîne de ces gens qui nous veulent du bien, notamment les centres de test dont on suppose qu’ils sont relativement lucratifs, n’ait pensé à préciser ce détail.


Bref, Expo 2020 oblige, Dubaï est accueillante. Les formalités sont simples et tout est fait pour ne pas décourager les curieux d’une Expo universelle censée, à l’origine, attirer des millions de visiteurs. C’est qu’il faut combattre sur plusieurs fronts. La pandémie bien sûr mais aussi les préjugés contre cette ville trop riche, trop exubérante, trop prospère, trop optimiste pour la bien-pensance dépressive occidentale. « Dubaï, c’est sûrement intéressant mais ce n’est pas dans mes valeurs » me disait, avant de partir, cette jeune femme de la GenZ pourtant apparemment dotée d’une intelligence normale.

Osez l’Expo !

Pourtant, si l’on s’autorise à dépasser ces préjugés, l’expérience de Dubaï est non seulement du plus haut intérêt, mais s’avère une véritable cure contre l’anxiété et les diverses hystéries dominantes en Europe notamment. Comme dans les pays asiatiques, les challenges qui se dessinent au début de ce siècle sont abordés sous l’angle des solutions et non celui de la crise et de ses obsessions. Pour autant, il n’y a pas de déni. Bien au contraire : les grandes thématiques sont traitées.



L'immense pavillon consacré à la Mobilité

Mobilité et Durabilité sont les thèmes centraux de l’Expo. Auxquelles s’ajoutent l’Opportunité. Chacun de ses trois thèmes fait l’objet d’un pavillon dédié qui rivalise avec les 192 autres représentant les pays. On y expose des visions de l’avenir créatives et enthousiasmantes même si elles sont parfois un peu naïves. Tenez un discours collapsologue ici et vous allez récolter un fou-rire historique !

Au-delà de son caractère thérapeutique, Expo 2020 illustre bien le monde du 21e siècle. Alors que les premières éditions se passaient entre Paris et Londres, la diversité est de mise et la modernité s’invite à travers un monde rétréci où chacun est à portée de voix. Le motto de l’exposition : connecting people. De plus, chaque nation se montre sous un jour finalement assez révélateur de ses traits fondamentaux d’un côté et, il faut bien le dire, de sa capacité à trouver les meilleurs cinéastes-vidéastes de l’autre car Expo 2020 sacre clairement le triomphe des Maîtres de l’image et du son. Passage en revue des pavillons les plus marquants :

Dans le top 10 des visites

Il faut être patient pour visiter le pavillon du Japon

Ce classement populaire, par le succès, témoigne de l’intérêt du pavillon (souvent selon sa capacité à étonner, intriguer ou amuser) qui se transmet par le bouche à oreille et aussi de la proximité géographique d’où le succès des pavillons arabes. Celui de la Mobilité est un de ceux qui attirent le plus de visiteurs. Il retrace de manière spectaculaire son histoire, des premiers voyageurs au sextant à ceux qui découvriront nos voisins stellaires. Du côté des pays, c’est évidemment le Japon qui triomphe avec un bijou de pavillon. Au moment de son ouverture matinale, il y a déjà deux heures d’attente pour y accéder. La Corée du Sud suit de près. Un très grand pavillon futuriste où le visiteur voyage entre architecture brute et réalité augmentée. Samsung met à disposition les appareils remis à chaque visiteur, of course. Le résultat est, il faut bien le dire, décevant compte tenu de la richesse de ce pays, à peine esquissée dans un film vertical à visionner couché. Viennent ensuite, dans un mouchoir de poche, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis (Dubaï et les six autres émirats qui fêtent cette année le 50ème anniversaire de leur très prospère – et aussi un peu pétrolifère – union). Proche de leur public local, ces deux nations ont mis le paquet avec d’immenses pavillons aux lignes architecturales affolantes.

Un défi à la pesanteur : le pavillon saoudien

La première met en évidence la beauté méconnue de sa géographie et les visions de ses artistes dans une présentation kaléidoscopique proprement sidérante. Les Emirats, eux, célèbrent leur émergence passant à la vitesse de la lumière, de la culture des chameaux à celle de l’intelligence artificielle en moins de temps qu’il n’en faut à la Suisse pour construire son réseau d’autoroutes.


Le pavillon suisse affiche un score record grâce à son nuage

La Suisse justement : elle fait partie du top 10 avec un astucieux pavillon qui affiche son identité en effet de miroir et propose, à l’intérieur, une resucée du nuage d’Yverdon à Expo ’02**. Faire circuler les visiteurs dans un nuage de vapeur d’où émergent les sommets alpins : il fallait oser au pays du hammam ! Le pavillon helvétique complète la visite en promouvant la capacité d’innovation suisse liée, en partie, au système d’éducation dual (académique versus apprentissage). Une vraie réussite signée Swissnex. Les collaborateurs du pavillon sont d'ailleurs très fiers de voir les queues de visiteurs s’allonger dès les premières heures de la journée. Ils sont assez arrangeants aussi. Une simple question en mode sourire : « A special lane for the swiss tax-payer ? » *** et nous voilà sortis de la queue dare dare, économisant une bonne heure d’attente. A la sortie, c’est une collaboratrice au puissant accent du jura bernois qui s’émeut de rencontrer des compatriotes et de leur annoncer qu’il y a quelques jours, le pavillon a dépassé le demi-million de visiteurs.

Les plus beaux Outre celui de l’Arabie Saoudite, déjà citée, le plus beau pavillon est sans doute celui du Pakistan.

Le début d'un voyage de toute beauté

Une immersion visuelle et auditive saisissante dans une scénographie qui ne l’est pas moins, le pays de Imran Khan, premier ministre et ancien champion de cricket, se montre puissant, riche d’une culture et d’une histoire solides mais également doté d’une force économique industrielle, agricole et académique redoutable que l’on ignore en Occident. (En 2100 : le Pakistan sera le 5e pays le plus peuplé du monde****)


Le plus moche

David comme on le voit...

L’Italie. Elle propose un pavillon sans âme, fait de bric et de broc où même les créations de sa haute couture ont l’air de sortir d’un musée poussiéreux. Entre deux flaques de spiruline, on peut y voir une reproduction du David de Michel-Ange,

... et comme le voit notre téléphone

mais un habile dispositif ne laisse entrevoir que le sommet de la massive statue imprimée à l’identique en 3D. Si l’on veut admirer sa légendaire zigounette, il faut glisser son téléphone portable dans le silo qui l’abrite. Ici, le sexe aussi se porte voilé. Le slogan italien était pourtant prometteur : « la beauté réunit les gens » (eh oui !). On le sait bien, L’Inferno est pavé de bonnes intentions.



Le plus politiquement correct.

Ceux qui ont suivi les débats de la primaire démocrate l’an dernier et vu son sourire carnassier à l’assaut de ses adversaires, y compris son futur patron, auront un frisson dans le dos en se retrouvant face à Kamala Harris et ses vœux de bienvenue au pavillon des Etats-Unis.

L'astronaute du futur

Sous leur administration actuelle, les USA proclament les vertus de leur instinct historique pour l’innovation mais ils affichent surtout leur inclination pour les valeurs politiquement correctes du parti démocrate. Un étage est consacré à l’exploration spatiale illustrée par une souriante astronaute noire (of course !) et une promesse de Mars, la Lune étant reléguée au passé. C’est vrai qu’elle n’a été foulée que par des plus ou moins vieux mâles blancs, la pauvre. Le motto de cette exposition : « Life, liberty and the pursuit of future », variation sans beaucoup de sens sur une valeur cardinale des pères fondateurs « the pursuit of happiness ».

Le plus spatial

Dès lors qu’il s’agit de montrer son intérêt pour le futur, quoi de mieux que le spatial. Du coup, de l’ensemble des pays européens à la Chine en passant par le Kazakhstan, chacun cherche à démontrer son rôle unique dans la conquête de l’espace.

Une architecture qui illustre les flux

Le plus surprenant à cet égard est le Luxembourg qui se présente comme un acteur majeur des futures découvertes. Surprenant, même si l’on sait que les flux financiers qui orbitent dans la Grand-Duché sont capables de supporter d’onéreuses explorations. A la fin, de cette course à l’espace, ce sont les Etats-Unis qui gagnent avec le morceau de lune qu’ils proposent de tâter dans leur pavillon : « touch the moon ! »

Le plus Suisse

Design zurichois
...pour le Royaume de Bahreïn

Le royaume de Bahreïn a confié la réalisation de son pavillon à un architecte zurichois, Christian Kerez qui signe une admirable expérience immersive. 126 barres métalliques s’entrecroisent dans un apparent désordre et soutiennent la structure d’aluminium du pavillon. Les barres représentent les différentes nationalités et cultures qui cohabitent dans un Bahreïn très dense (10 fois plus que la Suisse) et fondent la cohésion du pays. Conçu dans une esthétique très épurée, à la zurichoise, le bâtiment de Kerez est considéré comme un des chefs-d'œuvre d’architecture de l’Expo. Il joue admirablement avec l’espace et la lumière changeante. Les Bahreïnis en sont tellement contents qu’ils le reconstruiront à Manama, leur capitale, après Expo 2020.

Le plus socialiste

De bonnes relations avec les Emirs mais une expo négligée

C’est la grande surprise de l’Expo : le pavillon de la Chine est terrible. On connaît pourtant les ambitions de Pékin à se montrer sous un jour moderne et prospère à la face du monde. Ce qui est montré là ressemble à une exposition des années 70, la grande période du réalisme socialiste. La vision du futur selon le Parti Communiste Chinois s’expose comme un dessin animé destiné aux moins de 5 ans qu’il s’agit d’endoctriner avant que la raison ne vienne jouer les trouble-fêtes. A oublier, de même que le pavillon du Belarus, un peu du même genre.

Quand l'IA se met à la poésie

Le pavillon britannique est sans doute l’un des plus audacieux en matière d’architecture et de vision. Il affiche, sur sa façade, un poème qui se renouvelle sans cesse grâce à l’intelligence artificielle qui intègre les mots que lui suggèrent les visiteurs. C’est simple, c’est spectaculaire et c’est très beau.

Les plus concurrentiels

Les concepteurs de l’Expo sont facétieux : ils ont collé le pavillon du Saint-Siège à côté du celui de la Ligue Islamique mondiale. Le premier insiste sur le rôle politique du Pape, notamment dans ses rapprochements avec d’autres religions. Le second diffuse une histoire en 3D, immersive et vertigineuse, des Prophètes.


Le Vatican se la joue classique alors que la ligue islamique se projette en 3D



Le plus disco

C’est un DJ qui vous accueille au sein du pavillon d’Israël. L’idée est de présenter en musique et en chansons ses vertus, principalement technologiques et dans le domaine de la cybersécurité en particulier. Mais au-delà de ça, Israël joue un jeu de séduction très appuyé vis-à-vis du monde arabe à travers ses nouvelles relations diplomatiques (engagées sous l’ère de l’administration Trump) avec les Emirats. Le but est de montrer les bonnes dispositions d’Israël concernant la coopération future. Et ça marche : tous, Arabes inclus, entonnent la chansonnette et se retrouvent à battre la mesure comme dans une fête de Bar Mitzvah.


Un DJ pour séduire en musique

Le plus cérébral Le cerveau pour les nuls, c’est le thème du pavillon russe qui commence par afficher toutes les inventions modernes que l’on doit aux génies de la patrie de Tolstoï. A l’étage, un immense cerveau trône au centre de la pièce et sert d’écran, support de cours sur les vertus de notre encéphale. C’est bien fait et ça donne l’image d’un pays qui cherche à démontrer une modernité aussi réelle que mésestimée.


Les Russes revendiquent de nombreuses inventions technologiques

Le plus calorique

Les Lumières un peu, la table, surtout

La France joue sa carte la plus sûre : la cuisine. Un chef étoilé à l’étage, une pâtisserie à la sortie. Entre deux, une exposition un peu dispersée, assez scolaire et peu visitée mais qui a pour mérite de rappeler l’importance des Lumières dans l’histoire de l’Humanité.

En conclusion, cette exposition universelle est une formidable opportunité de voir un peu du monde entier en une seule fois. S'il fallait trouver un bémol, on regretterait que la thématique imposée soit un peu trop respectée. Cela donne un caractère répétitif un brin lassant surtout lorsqu'il s'agit de proclamer ses bonnes intentions en matière de durabilité et autres challenges dont on sait bien, (est-ce bien nécessaire de le répéter à l'infini?) qu'il s'agit de ne pas les négliger.

Expo 2020 se poursuit jusqu'à fin mars 2022. Le climat est parfait en hiver et on trouve toute une série de forfaits qui rendent l'accès très abordable. Il est notamment gratuit pour les 60+.

* la scène se passe mi-décembre 21. Les conditions peuvent avoir changé. Les compagnies aériennes utilisent Traveldoc pour suivre l’évolution des restrictions.

** conçu par Elisabeth Diller, l’architecte new-yorkaise qui a signé le Broad à Los Angeles

*** Y a-t-il une queue spéciale pour les contribuables suisses ?

**** Source : Statista

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