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  • Christian Jacot-Descombes

Loi CO2: les Suisses bientôt champions du monde de la vertu ostentatoire ?



Rosa* est communiste. Ça se voit parce qu’elle ne répond pas quand je la salue au rayon légume de la Migros mais surtout parce qu’elle s’habille en icone soviétique : béret de Lénine et lunettes de Trotsky. Les deux à la fois. Même son caddie véhicule son militantisme : la bannière orange de l’initiative « multinationales responsables » émerge encore des poireaux et des salades. Inutile de dire que son vélo est aux mêmes couleurs. Que l’initiative ait été refusée il y a de cela plusieurs mois ne la gêne en rien. Il faut dire qu’elle n’est pas la seule mauvaise perdante : les quartiers bobos des villes suisses (surtout romandes) dégoulinent encore des restes de la fameuse bannière comme un défi posthume à la démocratie directe, cette ingrate qui n’a rien voulu savoir des bonnes intentions de l’initiative.


Les anglo-saxons ont une expression pour décrire cette façon d’exposer ses opinions à tire larigot dans le but de faire la preuve de son caractère vertueux... sans se fatiguer. Ils parlent de virtue signalling. Une sorte d’ostentation vertueuse qui se décline sur une échelle étendue.

On peut commencer petit. Internet et les réseaux sociaux rendent la chose aisée. On parle alors aussi de clicktivisme, un puissant moteur pour les pétitions en ligne où un autre comportement humain trouve un terrain fertile : le social proof**, soit le fait de copier les autres dans une situation où on ne sait pas bien quel comportement adopter, présumant que les autres savent mieux que soi. L'une des plus fructueuses applications du militantisme de canapé trouve aussi son expression dans les slogans dont on peut facilement orner sa photo de profil social, sur le mode « Je suis… » suivi de la cause de votre choix dans le grand panel victimaire contemporain : « Charlie », « la redevance », « notre dame », « Palestinien », etc.


Hipster sauvant la planète

Nos amis les cyclistes ont, eux, un moyen quasi naturel de nous assurer de leurs bons sentiments : leur casque. Il leur suffit de le laisser obstinément sur la tête une fois descendu de l’engin pour, en toutes circonstances, nous rappeler que, grâce à leurs efforts, ils sauvent la planète. Le casque est aux cyclistes ce que le bréviaire était aux Pharisiens, ces précurseurs méconnus du virtue signalling, à la différence qu’à l’avantage de ces derniers, le bréviaire ne donne pas un air terriblement stupide à celui qui le porte hors de sa fonction. Dans le registre de la pollution visuelle, on pourrait également évoquer les balcons suisses qui fleurissent de toutes sortes de banderoles signalant la position politique du locataire à chaque votation ou encore les barbes volumineuses et odorantes exprimant la hipsteritude de ces jolis garçons qui se voilent (poilent ?) la face pour être dans le vent… oubliant qu’il s’agit d’une ambition de feuilles mortes.


A son échelle, le microcosme de Hollywood n’est pas en reste. Bill Maher, humoriste américain, a mis en évidence la vocation de la gauche caviar de la Mecque du cinéma à ne sélectionner pour les Oscars 2021 que des films tristes et déprimants. Selon lui, les nominations servaient auparavant à montrer que Hollywood savait faire de beaux films. Aujourd’hui, elles servent à montrer à quel point les experts qui choisissent les films sont de bonnes personnes : « Nommer des films tristes permet d’avoir l’impression de faire quelque chose pour résoudre un problème sans avoir réellement à faire quoi que ce soit».


Mais, finalement, ce sont les Suisses qui pourraient remporter la palme du signalement vertueux. En adoptant la loi CO2, ils accepteront peut-être de se priver de CHF 2 milliards chaque année pour un impact insignifiant sur le climat à l’échelle mondiale. Et comme toujours, ce sont ceux qui n’ont que peu de moyens qui payeront le prix le plus élevé, comme les jeunes qui se verront, notamment, privés de voyages dont on connaît pourtant les qualités éclairantes pour les yeux fraîchement décillés. Tout ça pour diminuer de l’épaisseur du trait les émissions mondiales de CO2. Peu importe, nous aurons montré que nous sommes bien intentionnés… sans avoir rien fait d’utile.


C’est Rosa qui sera contente.


*prénom d’emprunt, nom connu de la rédaction

**concept développé par Robert Cialdini, spécialiste de psychologie sociale et connu pour ses travaux sur la persuasion, dans son livre Influence en 1984 qui vient d'être réédité en version augmentée.

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