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  • Christian Jacot-Descombes

Jeux Olympiques de Tokyo : révélateurs de tendances


Malgré les jérémiades médiatiques sans surprise sur les particularités – pandémie, public, finances – de cette édition, les Jeux olympiques à Tokyo ont été une grande réussite, alliant exploits, spectacle, innovation (avec les nouveaux sports : magnifiques !) et émotions sincères. Ils ont aussi été révélateurs de quelques tendances contemporaines.


Forts mais fragiles

Il faut tout d’abord relever les performances physiques exceptionnelles des athlètes contemporains. A l’exception de quelques spécialités dans lesquelles les ressources sont plus exclusivement mentales, les sportifs du 21ème siècle sont une sorte d’ode à la beauté et la perfection du corps humain.

Une ode à la beauté et la perfection du corps

Fruits de la connaissance, d’un travail et d’une alimentation jamais égalés, ils ont aligné les records importants, mondiaux, nationaux ou olympiques. Autre fait remarquable : la sportivité. Les encouragements, le soutien, les félicitations adressés à des adversaires n’ont pas été rares. Résultant probablement autant d’un bel état d’esprit que de l’effet mondialisation : les sportifs d’élite se côtoient régulièrement sur les meetings saisonniers. Alors heureux, nos sportifs ? Pas vraiment. Voilà qu’ils sont… dépressifs. Et pas n’importe lesquels : Simone Biles, Naomi Osaka, Noah Lyles, le sprinter : les meilleurs et les plus vulnérables. Purs produits de la Gen Z, la génération « flocons de neige », ils n’échappent pas à cette fragilité qui n’a d’égale que sa volonté d’exposition publique. Être fort est parfois mal vu chez ces hyper-émotionnels qui s’étiolent devant un chaton instagramable. Un signe de faiblesse rendrait-il plus « populaire » auprès des fans ?

Sans public mais avec audience

Soyons honnêtes : on n’y a vu que du feu. Avec ou sans public, cela ne change rien du moment que les performances sont exceptionnelles, que le suspense est intense et le spectacle grandiose. A l’exception de quelques vieux journalistes confinés et nostalgiques de la belle époque où trois semaines de Jeux olympiques au bout du monde permettaient de faire exploser les notes de frais (pas toujours en relation directe avec le sport…), tout le monde se fout comme de sa première vérole de la présence ou non de public dans les gradins.

Record explosé. Même sans public.

Les athlètes sont parfaitement concentrés et contrairement à ce que l’on croit, les encouragements du public ne jouent quasiment aucun rôle dans leur performance. Des études sur les matches de football ont montré que le seul qui subit la pression du public est… l’arbitre*. Quant au public réel des JO, c’est-à-dire quelques centaines de millions de spectateurs, il vit – très bien – l’événement en ligne grâce aux images, plus somptueuses à chaque édition, jalousement concoctées par le CIO. Ce dernier ayant compris depuis longtemps que sa plus précieuse source de revenus est là, nulle part ailleurs.

Premiers mais aussi 87ème

Les Etats-Unis ont tremblé jusqu’au dernier jour. La Chine leur a tenu la dragée plus haute que jamais au classement des médailles, témoignant ainsi d’une ambition à tout le moins égale à celle de son économie et de sa volonté de conquérir le monde. Il est vrai que les Etats-Unis y ont mis du leur. Contre-performants en athlétisme et dans certaines de leurs disciplines de prédilection, ils n’étaient, pour beaucoup, pas dans leur pic de forme. On songe aussi à l’effet dévastateur de la culture woke, dont les dérives ont manifestement poussé certains athlètes comme Megan Rapinoe, footballeuse et activiste, à se concentrer sur la mise à terre de son genou plus que sur la mise au fond du ballon. Mais finalement, l’ordre mondial est respecté avec les Etats-Unis et la Chine en tête ? Oui, mais si on pondère le classement par la population ou le PIB**, la perspective est très différente. En fonction du nombre d’habitants, les Etats-Unis se classent 60ème, la Chine 78ème, la France 39ème et la Suisse 16ème. Le mieux classé des pays développés étant la Nouvelle-Zélande, 5ème. En regard de la richesse nationale, le classement est encore moins à l’avantage des pays aisés : les Etats-Unis se classent 87ème, la Chine 85ème, la France 70ème et la Suisse 55ème. Le mieux classé des pays développés restant la Nouvelle-Zélande, 21ème. Prix d’une breloque américaine : USD 190 milliards ; chinoise : USD 163 milliards ; française : USD 82 milliards ; suisse : USD 56 milliards et néozélandaise : 11 USD milliards***.

Des femmes mais alémaniques

Plus sensibles au classement des médailles sans pondération, les observateurs suisses se sont réjouis des performances de la délégation helvétique qui, il est vrai, a vécu de beaux moments, notamment dans le tournoi de tennis. Ils ont salué, à juste titre les performances des sportives qui ont trusté dix des treize récompenses.

Soldates avec médailles

Ce phénomène a aussi mis en lumière le rôle de l’armée suisse qui, tardivement et à l’instar d’autres pays tels la France et son bataillon de Joinville, a joué un rôle direct dans le succès de celles qui, comme les trois femmes qui se sont approprié le podium du VTT, ont bénéficié de son encadrement.

Alors, la Suisse à l’apogée de son histoire sportive (surtout si l’on ajoute la belle fin de carrière légendaire de Federer)? Oui, sans doute mais pas celle des Suisses-romands. A l’exception du nageur genevois Desplanches, personne… Les Romands, volontiers anti-armée, et tout aussi volontiers défiants de leurs frères alémaniques, spécialement les soirs de votations, se trouvent là confrontés à un double principe de réalité. La Suisse qui gagne, c'est eux... ou plutôt, elles.


Objectif non atteint mais triomphe du collectif

Très en verve à Tokyo, les journalistes sportifs français ont été les meilleurs supporters de leurs athlètes qu’ils tutoient dans la vie comme à l’antenne. Ils s’étranglent à chaque exploit, s’effondrent à chaque revers et frôlent le malaise cardiaque à chaque défaite. Toutefois, s’ils peuvent se consoler avec le record du monde du journalisme de connivence, les Français ont performé en-dessous des objectifs qu’ils s’étaient fixés. Alors échec tricolore à Tokyo ? Pas complétement car il y a les sports d’équipe, les sports co, comme ils disent. Et là, c’est vrai, ils ont excellé. Ce qui est assez logique de la part d’une nation qui prône le collectivisme à tous les stades de son organisation, de l’école à la santé, du travail à l’économie, du syndicat au Président. Ce dernier que l’on a vu exulter (célébrant Paris 2024 au dernier étage de la Tour Eiffel) sur le mot « communis » que le CIO, cédant à l’ambiance dominante, a malheureusement cru bon d’ajouter à sa devise « Citius, altius, fortius ».

*In Support of the Supporters? Do Social Forces Shape Decisions of the Impartial? Thomas J. Dohmen, April 2003. Aussi: Scorecasting: The Hidden Influences Behind How Sports Are Played and Games Are Won. Tobias Moskowitz & L. Jon Wertheim. January 25, 2011

**Pour calculer le coût d’une médaille, on regarde combien il faut d’habitants (population/médailles) ou combien il faut débourser (PIB/médailles) pour obtenir une breloque.


***source : Le Monde

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