La mémoire qui flanche (chez certains Japonais)

La mémoire qui flanche (chez certains Japonais)

 

Des soldats japonais tout droit sortis de la jungle du Pont sur la Rivière Kwaï avec un uniforme authentique, mais sans autre arme que leur air déterminé... Un autre vêtu d'un uniforme de la Wehrmacht... 

Non, ce n'est pas une scène de tournage dans les rues de Tokyo. C'est le 15 août. 

Le 15 août est la date de commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La date de la capitulation, en fait. 

On connaît l'histoire : après des bombardements massifs sur Tokyo et les grandes villes japonaises, les Américains larguent deux bombes atomiques. La première le 6 août 1945 sur Hiroshima, la seconde le 9 août sur Nagasaki. Le 14 août, l'Empereur enregistre  - et diffuse le 15 - à la radio son discours de capitulation. 

Mon ex-collègue Georges Baumgartner nous rappelle avec malice que l'Empereur avait deux soucis: le premier était que les Japonais ne reconnaissent pas l'authenticité de son discours. Très peu de gens avaient entendu sa voix auparavant. Le second était que l’enregistrement disparaisse lors du trajet du palais impérial aux studios de la NHK car un groupe de militaires complotait et refusait de capituler. 

Ce 15 août, on commémorait donc, ici, à Tokyo, le 74ème anniversaire de cet événement. Cela se passait, comme chaque année, sur le site de Yasukuni, un sanctuaire shinto de Tokyo construit en 1869 pour rendre hommage aux Japonais « ayant donné leur vie au nom de l'empereur du Japon ». Les âmes de plus de deux millions de soldats japonais morts de 1868 à 1951 y sont déifiées. Le problème est qu'il est admis, par  tradition, que tout acte mauvais ou immoral commis par le défunt est pardonné lors de l'entrée au sanctuaire. Ses prêtres ont une indépendance religieuse totale pour décider du choix de l'entrée des défunts. Or, sur les 2 466 532 personnes répertoriées dans le Livre des âmes du sanctuaire, 1 068 ont été condamnées pour crimes de guerre par un tribunal d'après 1945. Parmi ces soldats, 14 sont considérés comme des criminels de guerre de classe A (« crimes contre la paix »). Du coup, en raison de la vénération de ces criminels de guerre condamnés par le tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient, le temple de Yasukuni (et le gouvernement japonais) sont critiqués par la Chine, la Corée et Taïwan comme étant révisionnistes vis-à-vis des événements de la Seconde Guerre mondiale

Le contexte actuel de tensions fortes avec la Corée du Sud n'a pas empêché le meilleur de la classe politique de venir  s'incliner devant le monument et (surtout) devant les caméras. Les simples pékins (si l'on peut dire s'agissant de Japonais...) avancent, eux, en rang et dans une discipline quasi alémanique. On a également noté un intérêt particulier, cette années, des médias en quête d'un peu d'huile à jeter sur le feu des relations difficiles du Japon avec ses anciennes victimes. 

L'attrait du spectacle, et c'est en partie pourquoi le malicieux Georges nous a emmené ici, ce sont ces pseudo-soldats sortis de l'histoire moins pour saluer la mémoire des vrais soldats tombés que pour manifester leur refus de la capitulation. Il y a parmi eux des survivants (à gauche) qui doivent approcher les 100 ans mais qui font preuve d'une véhémence digne de la colère écologique d'un fougueux gymnasien lausannois (durant les heures de cours).  Il y en a d'autres, plus jeunes, qui sont des nostalgiques, de purs révisionnistes ou encore des militants d'extrême-droite, ravis de l'occasion de pouvoir montrer leur attachement aux valeurs militaires du passé et sortir leur joli treillis. 

Le plus surprenant est cet homme habillé en soldat allemand

 

qui brandit tout sourire un document, en plusieurs langues, proclamant que ses grands-parents et leurs alliés allemands n'étaient pas des  criminels... Ses arguments font rire Georges qui nous emmène au musée de la guerre. Comme le Temple, il participe à la controverse.  Il est vrai que l'avion des kamikazes,

 

la locomotive du train de la rivière Kwaï

(présentée comme une aide au développement économique local...), les bandeaux des kamikazes 

et les dessins d'enfants les glorifient, 

 

On a le sentiment que, malgré les excuses officielles et maintes fois réitérées du Japon, la mémoire, chez certains, tend à flancher.

Cela dit, tout cela paraît bien loin du Japon d’aujourd’hui. La jeune génération est globalisée. Uniqlo a probablement remplacé banzaÏ dans son vocabulaire et son univers mental kawaï est fait de mangas, d'animaux de compagnie (de la taille d'un rat) et de robots domestiques.

Reste que ces nostalgiques ne représentent rien d'autre que de vieilles convictions, désuètes et folkloriques. L'intelligence du Japon moderne veut que les laisser s'exprimer soit  de loin la meilleure manière de les désamorcer. Une approche pas encore tout à fait comprise en Europe et aux Etats-Unis, surtout, hélas, sur les campus. 

15.08.2019